Discours du 08 mai 2017

Histoire d’une famille de la région qui vécu l’Exode de juin 1940

 

L’Exode

La 2ème semaine de mai, nous vîmes passer les premiers réfugiés. Des Belges, des gens du Nord ou des Ardennes fuyant devant l’invasion, défilant sur nos routes en convois interminables. Je pensais avec angoisse que leur triste situation, pourrait peut-être, être la nôtre prochainement.

Pendant les quelques jours d’accalmie dont profite notre région et que les Allemands fonçaient sur Dunkerque, j’entrepris de nous chercher une position de repli au Sud de la Seine et de l’Yonne.

Le 13 juin, avec ma femme nous préparâmes notre départ. Vers 3 heures de l’après-midi, nous quittâmes Sourdun direction Saint Julien du Sault (au sud de Joigny). Notre équipe se compose de 2 hommes, 10 femmes et 9 enfants dont l’aîné, à part Etienne, n’ont pas trois ans. Je conduisais un tracteur Société Française remorquant une roulotte et derrière celle-ci était accroché ma Citroën en panne d’embrayage. Nous arrivâmes à St Julien du Sault que le lendemain à 7 heures du soir, après mille difficultés dont la plus grave avait été une panne de carburant à Soucy. J’ai réussi à en acheter une vingtaine de litres. Finalement nous parvenions au Moulin de Gauville où un bon repas et un bon lit nous remirent de nos fatigues et de nos émotions. Mais nous n’étions pas au bout de nos peines.

Au petit jour, le lendemain matin le 15 juin, j’étais debout, une épaisse fumée couvrait le ciel : c’étaient les dépôts d’essence de Pont-sur-Yonne qui brûlaient. Des avions allemands survolaient la région et on entendait les explosions de leurs bombes tombant sur Joigny. Je réveillai en hâte tout mon monde. Les gens de St Julien du Sault, à leur tour déménageaient, fuyaient vers Toucy et vers la Loire. C’était une folle entreprise de partir vers l’inconnue dans de semblables conditions.

Dès notre arrivée sur la route de Verlain nous sommes agglomérés dans la cohue des voitures des réfugiés et il faut faire très attention pour ne pas se laisser couper et conserver notre ordre de marche. Nous suivons d’abord la route de Courtenay puis le flot nous entraîne vers Charny où on nous fait prendre la route de Toucy. En fin d’après-midi nous arrivons à Saint Amand en Puysaie. Tout ce parcours a été fait très lentement, coupé par de nombreux arrêts. Nous vivons sur nos provisions et parfois nous trouvons à acheter quelques boites de conserves chez un épicier, pressé de liquider ses réserves avant de partir. Nous arrivons vers minuit, un peu avant Cosne-sur-Loire, à l’endroit où la route de Saint-Amand rencontre la nationale 7 et dormons quelques heures dans les voitures. Nous sommes le dimanche 16 juin à quatre heures du matin, nouveau départ pour franchir la Loire. La cohue dans Cosne est indescriptible Il nous faudra 4 heures pour parvenir à franchir les deux ponts qui enjambent le fleuve. A la sortie, nous trouvons un café ouvert et nous pouvons nous faire servir un bon café chaud qui nous remet un peu d’aplomb.

La plupart des voitures prennent la direction de Sancerre, moi, je préfère prendre la route de Vailly pour tâcher d’atteindre Vierzon où j’espère me ravitailler en essence. D’ailleurs derrière la Loire je nous crois en sûreté. Près de Savigny, nous rattrapons un groupe de chars d’assaut à l’arrêt.

A Vailly, nous retombons dans la cohue des réfugiés qui ont passé la Loire à Bonny. J’ai encore toute les peines du monde à maintenir groupées mes quatre voitures. Nous traversons la Forêt d’Yvoy et on nous fait prendre une petite route qui nous même à Yvoy-le Pré.Delà, une autre petite route nous conduit à Méry-es-Bois où nous trouvons miracle ! Un boulanger qui nous vend des pains sortant du four et une fontaine qui coule où nous pouvons faire un brin de toilette dont nous avons grand besoin. Nous décidons de nous arrêter dans ce village et nous faisons pour la première fois, depuis 48 heures, un repas à peu près convenable. Je me rends à la mairie et demande au maire un local pour passer la nuit. Avec l’instituteur, ils mettent à notre disposition une salle de classe dans laquelle se trouvent une vingtaine de lits destinés à une colonie de vacances. Ces lits sont les bienvenues pour nos tout-petits et leurs mamans. Nous passons dans cette école une bonne nuit. Mais au petit jour, le lendemain nous nous apercevons que nous sommes les seuls restés au village, les habitants sont partis dans la nuit. A notre tour, nous reprenons la route, direction Vierzon, où nous arrivons vers midi. La ville est aussi fort encombrée et j’espérais trouver un peu d’essence à l’usine de tracteurs Société Française qui m’avait vendu un tracteur l’année précédente. Ne trouvant pas d’essence, force nous est donc de reprendre la route vers le sud et voyons l’heure où faute de carburant nous serons définitivement arrêtés. Nous arrivons, après avoir franchi le Cher et le canal du Berry à Reuilly. Nous sommes complètement épuisés de fatigue. Nous trouvons un hangar où il y a quelques bottes de paille et nous décidons d’y passer la nuit. Je pense à ce moment là que Mr Herluison marchand de moutons à Provins à une fille qui possède un moulin aux environs de Châteauroux mais j’ignore le nom de cet endroit. Je pars à la recherche de carburant, je rencontre une dame et je lui évoque ma pénurie d’essence. Elle me répond qu’elle peut me fournir autant qu’il me sera possible d’en emporter mais il me faut l’accompagner à la laiterie qu’elle dirige. Je remplis mon réservoir et emporte une soixante de litres. Je rejoins mes compagnons qui s’inquiétaient de ma longue absence. Nous n’avons guère dormi sous ce hangar, dû à la circulation intense. Au cours de cette nuit, je me souviens que Mr Petit le grainetier de Provins est originaire de Vatan. Le mardi 18, nous reprenions la route en direction de Vatan en espérant trouver cet homme. Laissant ma caravane à l’entrée du village, je me dirige vers la place centrale où j’ai la chance de m’adresser à un groupe de personnes parmi lesquelles se trouve le propre frère de Mr Petit qui me donne l’adresse du moulin de St Genou propriété de la fille de Mr Herluison.

Je retourne donc chercher nos voitures et dans la cohue, nous parvenons à traverser la petite ville. Nous nous arrêtons chez le frère de Mr Petit qui avec sa femme nous accueille fort cordialement et nous fait servir un bon café bien chaud qui nous réconforte. Il n’est pas loin de midi lorsque nous quittons Vatan cette fois pour notre dernière étape. Nous passons Bouges, puis Levroux où nous rencontrons les gendarmes de Villiers-Saint-Georges. Vers 4 heures de l’après-midi, nous arrivons à Saint Genou où nous trouvons toute la famille Herluison. Ils se mettent en quatre pour nous réconforter car nous avons piètre mines et ressemblons à de véritables romanichels. Bien que le village fût rempli d’émigrés, en moins d’une heure, nous sommes tous casés dans des chambres avec des lits ou pour la première fois, depuis 4 jours, nous passons une bonne nuit. Un centre d’accueil fonctionne à la mairie qui nous fournit le potage chaque jour et nous trouvons tout l’approvisionnement qui nous est nécessaire. Quelques jours après notre arrivée, une batterie d’artillerie française qui possède encore un canon occupe le village, le met en état de défense et construise quelques barricades. Allons-nous être mêlés à un combat ? A minuit on entend un coup de canon. Tout le monde se réfugie à la cave du moulin, mais aucun autre bruit se faisant entendre chacun regagne son lit sans trop dormir toutefois. Le lendemain matin, en ouvrant la fenêtre, j’aperçois trois motocyclistes allemands en conversation avec les gens du pays. Les artilleurs français étaient partis pendant la nuit. La prise de St Genou s’était passée sans bruit. Le même jour, nous apprenions la signature de l’Armistice. Le lendemain matin, dimanche 23 juin, nous reprenions la route, cette fois vers notre maison, bien heureux de nous être tirés en si bon compte. En effet Cosne, Vierzon et Levroux avaient été bombardées peu de temps après notre passage.